Petit – Les Ogres Dieux (Hubert & Bertrand Gatignol)

Changeons un peu de registre et parlons un peu bande dessinée si vous le voulez bien ! Sans être une psychopathe du genre, j’apprécie grandement d’alterner de temps en temps avec quelques bulles (à lire ou à boire, les deux me vont), tout particulièrement lorsqu’il s’agit de beaux objets comme celui dont on va causer aujourd’hui. Parce que Petit ne convient bien qu’au personnage qui porte ce nom finalement, tant l’ouvrage réalisé par Hubert (au scénario) et Bertrand Gatignol (au dessin) en impose de lui même.

Petit

Tout fraichement récompensé du prix de la Meilleure BD de Science Fiction aux dernières Utopiales, à mon tour de voir si ce beau bébé de 174 pages édité par Soleil mérite une telle récompense.

Petit, c’est l’histoire de ce fils de roi né à la mauvaise taille, celle d’un humain alors que ses parents sont tout deux des géants, et ogres de surcroit. C’est l’histoire d’un jeune garçon qui va devoir trouver sa place au milieu d’un sacré bazar, lui qui ne rentre dans aucune des cases définies, entouré de personnages hauts en couleurs ne lui voulant pas forcément que du bien. Et d’en profiter pour retracer à travers son regard, l’histoire terrible de sa famille…

*

Ce qui frappe immédiatement le lecteur, c’est l’incroyable qualité du dessin, tout de noir et blanc vêtu. Graphiquement superbe, ce beau pavé nous plonge au coeur d’un conte gothique et terrifiant, cruel et poétique. Très expressif dans ses traits, Bertrand Gatignol pose un décor majestueux, peuplé de personnages bien croqués, soulignés par de beaux contrastes et une très chouette gestion de la tonalité entre noir/gris/blanc. Le travail sur l’architecture et ses détails est une vraie réussite, remplissant parfaitement le contrat de retranscrire l’échelle entre personnages et environnement de façon remarquable.

Mais la narration n’est pas en reste pour autant. A travers deux arcs bien définis, les auteurs nous amènent à découvrir la pitoyable réalité de cette famille royale hors du commun, rongée par la dégénerescence et la débilité engendrée par trop de consanguinité, qui se rattache désespérément à son glorieux passé. Des aïeux qu’on apprend à mieux connaitre entre chaque chapitre de l’ouvrage, via des pages habilement distillées nous présentant les ancêtres et apportant par la même occasion un supplément d’informations bienvenu concernant l’histoire principale.

De ce fait, on se doute bien qu’avec un tel contexte, tout est loin d’être drôle pour les protagonistes principaux, en particulier pour les trois plus attachants d’entre eux : Petit, sa mère et  sa grand tante Desdée. Trois regards pour trois générations différentes, élevés chacun selon des principes auxquels ils chercheront à rester fidèle du mieux qu’ils le peuvent ou à les remettre en cause, du fait d’une éducation jugée trop cruelle et injuste. Petit étant particulièrement touché par ce point, lui qui est au carrefour de beaucoup de choses, tiraillé par son appartenance aux ogres mais de taille humaine, l’esprit rempli de toutes ces voix disparates qui lui infusent des idées terribles et contradictoires. Difficile de trouver sa voie dans une telle confusion !

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On pense toujours que les contes ne sont que bonté et bonheur avec leur belle conclusion « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » mais on oublie souvent qu’ils sont avant tout des histoires terrifiantes et d’une cruauté parfois sans nom. C’est immanquablement le cas ici, où les actes barbares sont légions, qu’ils soient l’oeuvre des ogres ou des humains.

Petit met également l’accent sur notre vision du monde, vision toute biaisée où les ogres sont convaincus de leur supériorité, où la population elle même voit en ces géants des divinités, qui ne sont en réalité qu’une version d’elle même en format XXL, sans absolument rien de divin. J’ai trouvé ce point particulièrement intéressant puisque mettant habilement en lumière (via le dessin notamment) la perception toute relative de la réalité selon la vision de chacun, et surtout à quel point notre jugement peut être affecté par l’effet de masse. Ce dernier étant des plus effarants lors de la conclusion, où l’on se pose clairement quelles sont les leçons tirées des épreuves subies par les protagonistes, et en particulier la peuplade humaine qui reproduit le comportement inhumain des ogres, sous prétexte de la divinisation de ceux ci.

Enfin Petit, c’est aussi cette exploration des codes et des moeurs établis, de la difficile distinction entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, le questionnement de la normalité fixée par le plus grand nombre et de savoir si on doit se conformer au moule établi par la société ou non. De toutes ces petites actions qui finissent par faire une énorme différence (la mère qui refuse de manger son fils, Desdée rejetant en bloc la moralité de sa famille) au milieu de la bêtise crasse et abjecte présente dans les deux peuples. Une question sur la tolérance,  qui fait pas mal réfléchir sur la situation et sur l’aveuglement dont on peut faire face dans pas mal de cas, à quel point on peut avoir la mémoire courte  et tendance à reproduire ces mêmes atrocités qu’on subissait peu de temps auparavant…

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En bref, voilà une belle fable gothique finement menée, à avaler idéalement d’une traite , le temps d’une froide et pluvieuse soirée d’automne. Le genre de bel objet qu’on apprécie toujours d’avoir dans les rayons de sa bibliothèque, hâte de voir ce que les auteurs vont nous proposer pour la suite !

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2 réflexions au sujet de « Petit – Les Ogres Dieux (Hubert & Bertrand Gatignol) »

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