La petite déesse (Ian McDonald)

De Ian McDonald je n’avais jusqu’à présent lu que Roi du matin, Reine du jour, que j’avais plutôt bien aimé pour une première plongée dans ses écrits.  Ne voulant pas en rester là, j’ai tout naturellement regardé ce qu’il avait fait d’autre et c’est donc La petite déesse qui a eu l’honneur d’être choisie pour la suite de la découverte.

Globalement couvert d’éloge, allais-je moi aussi succomber aux charmes de l’Inde sous la plume de l’auteur ?

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Récemment primé du Prix de l’Imaginaire 2013, ce recueil de 7 nouvelles et courts romans nous embarque tout droit dans une Inde futuriste des années 2045/2050, pays déstructuré où règne un détonnant mélange entre tradition ancestrale et modernité criarde, saupoudré de la rude confrontation entre misère profonde et richesse tapageuse.

Je me suis lancée dans ma lecture avec une certaine crainte, l’Inde n’étant pas particulièrement ma came et n’ayant pas lu le roman associé au même univers (le Fleuve des Dieux, beau pavé de 600 pages environ), j’appréhendais pas mal de passer à côté et de ne pas accrocher comme ce fut le cas avec Seigneur de Lumière de Zelazny, que j’ai lâché en cours de route…

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Pfiou, par où commencer pour vous causer de cette lecture ?

Tout d’abord, que Monsieur McDonald a définitivement une superbe plume et un sens de la narration inné. C’est poétique, l’univers haut en couleurs qu’il nous dépeint est superbe, on se retrouve pris dans le tourbillon de ces rues et de ces vies sans le moindre mal, ressentant à même la peau le baiser rude du soleil, la poussière, les odeurs typiques de la cuisine indienne et de ses allées, du bruit peuplant des cités plein les oreilles… Un excellent point donc, surtout lorsqu’on ne connait absolument pas ce pays si vaste et particulier.

Le mélange entre modernité dernier cri et tradition millénaire est une franche réussite, l’auteur ayant trouvé le juste équilibre pour nous donner cette sensation de réalité à la fois complètement incongrue et pourtant à nos portes, que ça soit en termes d’évolutions technologiques et informatiques ou concernant les retombées et autres impacts lourds de conséquences que ces points soulèvent inévitablement.

Une des autres choses qui m’a pas mal marquée au fur et à mesure que je tournais les pages, c’est l’excellente construction du recueil. L’organisation entre les nouvelles est parfaite, chacune rajoutant à la précédente des éléments supplémentaires permettant d’appréhender la culture et l’environnement de ce monde si peu commun, à l’image d’un puzzle où les pièces se complètent au fur et à mesure des récits pour obtenir un tableau final éclatant. C’est fluide et élégant, l’univers se découvre petit à petit, un peu comme on souleverait un coin de rideau pour assister à un spectacle en cachette au départ, pour finir par y assister pleinement au vu de tous.

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D’un point de vue contenu, les textes bien soulèvent évidemment de nombreux éléments intéressants.

Le contexte tout d’abord. On parle d’Inde mais en réalité le pays développé par Ian McDonald n’est plus tel qu’on le connait actuellement. A la place, on fait face à une contrée divisée suite à des conflits ayant eu un impact écologique et géopolitique important, puisqu’en effet, en plus des dissensions et autres conflits classiques entre voisins, ceux ci doivent prendre en compte un désastre plus grave concernant l’eau, denrée devenue encore plus précieuse qu’elle ne l’est de nos jours. L’assassin poussière résume parfaitement à elle seule ces deux thématiques, mettant au passage en lumière les disparités toujours plus creusées par la gestion de l’eau. Disparités prenant d’ailleurs plusieurs visages, à l’image de Kyle fait la connaissance du Fleuve qui montre ce contraste entre richesse absurde et pauvreté ultime mais également le décalage complet entre les cultures, entrainant incompréhension et préjugés. Une peur de l’inconnu créant des barrières semblant seulement brisée par l’innocence de l’enfance, un très beau texte (parmi mes préférés) qui à de quoi nous faire fortement réfléchir au vu du contexte actuel…

Quant à la technologie, elle est primordiale dans ce recueil et présente sous de nombreux aspects. A des vues d’attaque et de défense, comme dans Sanjir et le Robot-Wallah (sorte de Pacific Rim version miniature) ou L’assassin poussière, ne servant que pour des basses besognes et au faible développement intellectuel, mais également en tant qu’aide et support, à l’image de ces IAs surdéveloppées et se confondants presque avec un être humain présentées dans Un beau parti ou l’Epouse du Djinn. Concernant les hommes eux mêmes, ceux ci ne sont pas oubliés puisqu’en proie aux modifications génétiques (à l’image de Visham et oniriques des chats) voir même à la construction d’un tout nouveau genre, les Neutres. Tout ce beau monde n’échappant pas aux joies de la course à la performance et à l’obsolescence programmée…

Ces points ne sont bien évidemment pas sans conséquences et soulèvent bien entendu de nombreuses questions.

Tout d’abord, l’impact inévitable sur la notion d’humanité. On en vient clairement à se demander ce qui raccroche la population à celle ci lorsque l’on voit les moyens déployés pour s’entretuer et alimenter les conflits alors que les IAs en viennent à évoluer à un point qu’il n’est plus possible de les distinguer d’un être humain. Les textes présentent très bien cette avancée dans la complexité d’ailleurs, brouillant les pistes au fur et à mesure que les IAs développent des émotions à l’image d’Un beau parti et de son étonnante conclusion ou de l’Epouse du Djinn (qui m’a un peu rappelé le très bon Her avec Joaquin Phoenix et Scarlett Johansson) et sa terrifiante réalité… Qui devient le plus humain finalement ? Les frontières s’effacent et en gagnant son humanité, les IAs ne se déshumanisent telles pas en même temps ? Elles finissent toutefois par susciter la peur et les plus poussées d’entre elles seront considérées comme un danger (à juste titre ou pas, l’auteur ne juge pas sur la question et laisse à son lecteur la possibilité de faire son propre choix et opinion sur la question) au point d’en devenir interdite et illégales… Un cercle sans fin, difficile à définir et à délimiter en somme !

Ces points en deviennent d’autant plus intéressants qu’ils ont lieu dans une société en proie à de nombreux bouleversements. La politique de natalité en vigueur auparavant ayant complètement chamboulé la répartition entre les sexes, la tradition ancestrale des castes et de la place entre homme et femme se voient remises en cause. Le jeu de pouvoir est inversé, ce sont désormais les femmes qui gagnent le droit de choisir leur mari (selon sa dot et son élévation sociale notamment), la population masculine devant développer tout un tas d’artifices pour se démarquer de son voisin. Un choc frontal donc, entre une tradition dont on peine à se défaire et la dure réalité des choses, qui sera à l’origine de nombreuses désillusions. Tout est remis en cause, la vie privée se voit divulguée et partagée sans aucun scrupules, l’appartenance étudiée sur les réseaux…

Rapide zoom sur La petite déesse (probablement mon texte préféré de ce recueil, méritant amplement le prix reçu) qui évoque la tradition existante de la déesse Kumari, ces petites filles s’élevant à la divinité un court temps de l’enfance, avant de retourner à une vie normale après une période des plus extraordinaires. Passage déjà difficile actuellement, l’auteur évoque avec justesse ce que donnerait  cet épisode dans son Inde du futur. Les traditions restant bien ancrées, les jeunes filles ont toujours l’obligation de se marier pour être bien vues mais dans un tel cas, le poids du passé s’avère trop lourd. Déviance via des sociétés de mariages arrangés où l’on croise des être artificiellement améliorés mais vicieux et cruels ou encore illégalité et passage en contrebande d’une présence dont elle ne pourra se séparer, le tout montrant bien les extrêmes auxquels on est parfois prêt à se plier pour rentrer dans le moule. La conclusion est superbe, puisque notre petite déesse finira par user des ses talents cachés pour renouer avec sa divinité…

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Ian McDonald nous emmène donc dans un fabuleux voyage, nous contant à travers ces fables toutes personnelles les vies ordinaires et extraordinaires d’une population en proie à d’inévitables changements, tiraillée entre modernité et le poids des traditions ancestrales.

Un bien joli coup de coeur pour cet univers riche et profond, que je ne peux que vous recommander, que vous connaissiez déjà l’auteur ou pas ! Quant à moi, je vais continuer à tranquillement écouler les parutions du monsieur, à commencer par Le Fleuve des Dieux !

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8 réflexions au sujet de « La petite déesse (Ian McDonald) »

    1. Ça peut être une bonne chose pour commencer je pense, même si je ne puis pas l’affirmer à fond vu que c’est juste le 2ème ouvrage que je lis de McDonald… Mais c’est prenant, on rentre dans les récits sans aucun problème, rien n’est tarabiscoté juste pour compliquer les choses et un recueil présente l’avantage de pouvoir faire « connaissance » sans pour autant se lancer dans une lecture trop intimidante.
      Bref, tu peux foncer ! ^^

    1. Huhu, j’avoue que ça m’a pris un peu de temps d’ordonner tout ça mais c’est tellement gratifiant quand on arrive à causer comme il faut d’un ouvrage qui nous a beaucoup plu… 😀
      Et yep, hâte de pouvoir découvrir ce pavé, je pense toutefois attendre un peu pour prendre un peu de recul et savourer pleinement la replongée en Inde !

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